Jack et le haricot magique, conte traditionnel raconté et illustré par Christophe Bourges (2015)

Lu et relu en famille depuis 2016, Belin Jeunesse, 14,90€

Quel beau livre ! Impossible de ne pas avoir envie de feuilleter cet album splendide qui magnifie le conte par des illustrations grand format, à la fois oniriques et effrayantes de réalisme. Voilà un album vertigineux et tout en clair-obscur, s’adressant aussi aux lecteurs plus âgés qui apprécieront la qualité du texte et la tension du récit. Une occasion de redécouvrir ce conte célèbre dont la morale nous invite à prendre des risques !

Extraits

« Ne vois-tu pas que ce sont des haricots magiques ? S’ils sont plantés ce soir, demain ils atteindront le ciel et feront ta fortune. »

[Illustrations empruntées au site de Christophe Bourges]

« Le lendemain, lorsque mère et fils se réveillèrent, il régnait une drôle d’atmosphère dans la chaumière. Jack sortit et poussa un cri de stupeur: les haricots avaient germé et cinq hautes tiges, entortillées entre elles, avaient poussé, formant un solide tronc dressé dans le ciel. »

« – Je sens de la chair fraîche par ici ! Je sens le sang d’un enfant !
Qu’il soit vivant ou qu’il soit mort, ses os moulus feront le seigle de mon pain!
– Mais non, l’Ogre, répondit la femme, c’est l’odeur du dernier que vous avez mangé hier. Asseyez-vous, j’ai ici un repas qui devrait vous combler. »

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Fantastique Maître Renard, de Roald Dahl (1970 pour l’édition originale en anglais)

Lu pour la première fois à Noël 2015 et relu très souvent depuis ! 

Folio Cadet, 8,90€ (existe aussi en livre lu chez Gallimard qui propose une lecture très drôle dont nous ne nous lassons pas…)

Fantastique Maître Renard est un classique ultra-célèbre, mais comme c’est l’une de nos perles, comment ne pas lui consacrer un article ? Ce petit livre est idéal pour les plus jeunes lecteurs souhaitant se lancer pour la lecture d’un premier roman. Palpitant, drôle, droit au but et organisé en chapitres très courts, ce livre est aussi agrémenté d’illustrations de Quentin Blake reflétant parfaitement l’ironie acerbe qui fait le charme des textes de Roald Dahl. Et que c’est bien écrit !

Boggis, Bunce et Bean sont d’horribles fermiers bêtes, voraces et enragés. Ils sont véritablement obsédés par leur envie d’en finir avec Maître Renard qui vole leurs volailles et bouteilles de cidre à leur nez et à leur barbe pour nourrir sa famille. Mais les trois affreux ont beau remuer ciel et terre pour lui livrer une traque outrancière, le malin renard a plus d’un tour dans son sac !

Comme un certain nombre d’autres romans de Roald Dahl, ce petit livre appartient à nos lectures culte et tous ceux à qui nous l’avons recommandé l’ont adopté. On se délecte de la description des personnages – en particulier des méchants, pris à leur propre piège. Les débats moraux entre Maître Renard entre son ami Blaireau sont divertissants. Le rythme de l’intrigue tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page et le dénouement est véritablement jubilatoire !

Extraits :

« Au-dessus de la vallée, sur une colline, il y avait un bois.
Dans le bois, il y avait un gros arbre.
Sous l’arbre, il y avait un trou.
Dans le trou vivaient Maître Renard, Dame Renard et leurs quatre renardeaux.
Tous les soirs, dès que la nuit tombait, Maître Renard disait à son épouse :
– Alors, mon amie, que veux-tu pour dîner ? Un poulet dodu de chez Boggis ? Un canard ou une oie de chez Bunce ? Ou une belle dinde de chez Bean ? »

« Bientôt, deux énormes pelleteuses noires, l’une conduite par Bean, l’autre par Bunce, arrivèrent en grinçant dans le bois. On aurait dit des monstres redoutables et destructeurs.
– Ohé ! Nous voici ! hurla Bean.
– Mort au renard ! vociféra Bunce. »
FantastiqueMaitreRenard08
«  – Je raffole du lard ! s’écria Blaireau, dansant d’excitation. Prenons une tranche de lard ! Cette grosse, là-haut !
– Et des carottes, papa ! dit le plus petit des trois renardeaux. Prenons quelques carottes.
– Que tu es bête, dis Maître Renard. Tu sais bien qu’on n’en mange jamais.
– Ce n’est pas pour nous, papa. C’est pour les lapins. Ils ne mangent que des légumes.
– Mon Dieu, tu as raison ! s’écria Maître Renard. Tu penses vraiment à tout, mon petit ! »

Le chien des Baskerville, de Sir Arthur Conan Doyle (1901-1902 pour l’édition originale en anglais, 1905 pour la traduction française)

Lu en janvier 2018 – Folio Junior, 7,40€

Le goût des garçons pour les Escape Game dans lesquels on doit interpréter des indices pour résoudre une série d’énigmes m’a donné l’idée de relire avec eux Le chien des Baskerville. Cet illustre épisode des enquêtes du célèbre détective Sherlock Holmes le met aux prises, assisté du fidèle Dr Watson, avec un chien de légende infernal dont on murmure qu’il hanterait la vieille famille Baskerville depuis des siècles. Lorsque Sir Charles Baskerville meurt dans des conditions mystérieuses, le mythe ressurgit et c’est au duo de détectives de faire la lumière sur l’affaire : des forces surnaturelles sont-elles à l’œuvre sur la lande qui entoure le manoir des Baskerville ou quelqu’un en chair et en os aurait-il des raisons d’en vouloir à la famille ? Y-a-t-il lieu de s’inquiéter pour la sécurité de Sir Henry, l’héritier du domaine ?

L’histoire est fascinante et Conan Doyle parvient à semer le doute des plus cartésiens quant aux événements possiblement surnaturels qui se déroulent sur la lande. L’opportunité d’examiner les indices identifiés par les détectives et d’observer les conclusions tirées par Sherlock Holmes est ludique et a amusé les enfants. Si le récit flotte un peu au milieu de l’histoire, il monte en puissance dans la dernière ligne droite, pour un final assez spectaculaire.

Néanmoins, ce roman a eu moins de succès que je ne le pensais sur la base de mes souvenirs d’enfance et je vois trois raisons principales susceptibles d’expliquer cette réception mitigée. D’une part, cette lecture a été entravée par un style assez fleuri et par l’inscription de l’intrigue dans un contexte historique rendant nécessaires beaucoup d’explications : qu’est-ce qu’un fiacre ? Et un maître d’hôtel, un baron, un forçat ou un bohémien ? Qu’est-ce que le Times ? Pourquoi envoyer des télégrammes ? etc. Il est intéressant de remarquer que l’ouvrage est fortement imprégné par la fascination de la fin du 19ème siècle pour toutes sortes de sciences – médecine et anatomie, entomologie, astronomie – mais là encore, semble aujourd’hui daté (et je ne parle même pas de la fascination de l’un des personnages pour les théories racialistes et la craniométrie, sur laquelle j’ai préféré rester élusive…).

D’autre part, Sherlock Holmes n’est pas un héro qui suscite facilement l’identification des enfants. C’est là la différence entre cet ouvrage et L’île au Trésor, écrit à la même époque et lui aussi un peu jargonnant, mais dont le protagoniste est un jeune garçon gentil et courageux. L’illustre détective est non seulement adulte, mais peu sympathique : Antoine et Hugo se sont agacés à plusieurs reprises de ses vanteries !

Enfin, le roman leur a vraiment fait peur. Là où d’autres livres que j’aurais jugés plus effrayants – en particulier toutes les aventures de Harry Potter, ou même certains contes – ne les avaient pas durablement impressionnés, c’est la première lecture après laquelle ils ont redouté d’aller se coucher seuls. Heureusement, toutes les frayeurs se sont dissipées une fois la lecture achevée ! Au final, je m’interroge sur ce qui a motivé la publication de ce roman dans une collection « jeunesse » et je recommanderais de réserver sa lecture à des lecteurs déjà grands.

Extrait

« Sir Charles gisait sur le ventre, bras en croix, les doigts enfoncés dans le sol ; ses traités étaient révulsés, à tel point que j’ai hésité à l’identifier. De toute évidence, il n’avait pas subi de violences et il ne portait aucune blessure physique. Mais à l’enquête Barrymore fit une déposition inexacte. Il déclara qu’autour du cadavre il n’y avait aucune trace sur le sol. Il n’en avait remarqué aucune. Moi j’en ai vu : à une courte distance, mais fraîches et nettes.
– Des traces de pas ?
– Des traces de pas.
– D’un homme ou d’une femme ?
Le docteur Mortimer nous dévisagea d’un regard étrange avant de répondre dans un chuchotement :
– Monsieur Holmes, les empreintes étaient celles d’un chien gigantesque ! »

« Mais la salle à manger qui donnait sur le vestibule était peuplée de ténèbres et d’ombres. Imaginez une pièce rectangulaire, avec une marge pour séparer l’estrade où mangeait la famille de la partie inférieure réservée aux serviteurs. À une extrémité, un balcon pour musiciens la surplombait. Des poutres noircies décoraient un plafond que la fumée n’avait guère épargné. Avec des dizaines de torches flamboyantes, la couleur et la gaieté d’un banquet de jadis, l’atmosphère aurait été transformée ; mais pour l’heure, entre deux gentlemen vêtus de noir et assis dans le petit cercle de lumière projetée par une lampe à abat-jour, il y avait de quoi être déprimé et ne pas avoir envie de bavarder. Tout une rangée d’ancêtres, dans une bizarre variété de costumes, depuis le chevalier élisabéthain jusqu’au dandy de la Régence, plongeaient leurs regards fixes sur nous et nous impressionnaient par leur présence silencieuse. »

« Plus l’on reste ici, plus l’esprit de la lande insinue dans l’âme le sentiment de son infini et exerce son sinistre pouvoir d’envoûtement. Quand on se promène pour pénétrer jusqu’à son cœur, on perd toute trace de l’Angleterre moderne, mais on trouve partout des habitations et des ouvrages datant de la préhistoire. Où que l’on aille, ce ne sont que maisons de ces peuples oubliés dont les temples sont, croit-on, les énormes monolithes que l’on voit. Quand on contemple leurs tombeaux, ou les cabanes en pierre grise qui s’accrochent au flanc des collines, on se sent tellement loin de son époque que si un homme chevelu, vêtu de peaux de bêtes, se glissait hors de sa porte basse et ajustait une flèche à son arc, sa présence paraîtrait encore plus naturelle que la mienne. »

Le livre de la jungle, de Rudyard Kipling (1884 pour la version originale en anglais, 1899 pour la première traduction française)

Lu en janvier 2018, Folio Junior, 6,56€

Le livre de la jungle est considéré comme un classique de littérature jeunesse – peut-être en raison de l’âge de son protagoniste et de la renommée des adaptations cinématographiques proposées par Disney. Il s’agit en réalité d’un texte subtil autour duquel petits et grands peuvent se retrouver avec plaisir, ce que nous avons fait en lisant à voix haute la première partie consacrée aux aventures de Mowgli. Nous avons ainsi (re-)découvert « l’histoire de Mowgli », dont nous avons apprécié le cadre dépaysant, la belle écriture et les dilemmes.

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Avant tout, et nous le savions déjà pour apprécier notre magnifique album illustré des Histoires comme ça (lues et relues !), Rudyard Kipling est un grand conteur. Nous avons été captivés par les péripéties de la jungle dès les premières pages. L’histoire de Mowgli est archi-connue : enfant-loup initié à la loi de la jungle par l’ours Baloo et la panthère Bagheera, il est contraint de rejoindre un village humain pour échapper à la vengeance du tigre Shere Kahn mais peine à trouver sa place et à s’identifier aux humains comme aux animaux.

Le livre de la Jungle pose plusieurs questions fascinantes pour les enfants comme pour les adultes, en particulier celle de l’identité de ceux qui évoluent à la frontière entre plusieurs groupes : est-il possible d’appartenir et de se montrer loyal envers deux mondes ? Kipling examine aussi la question des fondements de la société et de ses liens avec les individus qui la composent. Il semble promouvoir un contrat social à la Thomas Hobbes : dans le monde de tous les dangers que représente la vie sauvage, tous ont intérêt à accepter un ordre politique et moral, sous l’autorité d’un « bon chef » comme celui qu’incarne le loup Akela dans l’histoire. La fameuse « loi de la jungle » enseignée par Baloo ne correspond pas au sens commun de « loi du plus fort », mais presque à son contraire : code d’honneur et ensemble de règles et de valeurs, elle réprime les comportements asociaux (s’en prendre aux petits), définit les modalités de règlement des conflits et régit la répartition du gibier et des territoires de chasse. Cette justification de l’autorité bienveillante se retrouve lorsque Mowgli se fait corriger de façon assez musclée par Baloo qui exige qu’il maîtrise ces lois sur le bout des doigts. Cette méthode éducative brutale est présentée comme une marque de l’attachement de l’ours au garçon, dont la sécurité passe avant tout… La morale du livre est donc assez différente des exhortations du film à l’hédonisme et aux plaisirs simples ! Aux animaux fiables et disciplinés appliquant la loi de la jungle sont opposés les hommes, superstitieux et ignorant tout du monde sauvage, mais surtout les singes, le chacal et le tigre, imprévisibles, impulsifs, versatiles, soumis à leurs pulsions et à leurs désirs immédiats et incapables de reconnaître l’autorité.

Que l’on partage ou non cette vision de la société, ces questions sont absolument passionnantes et le récit est moins manichéen qu’à première vue – ou que dans le film. Les personnages sont complexes et travaillés par leurs dilemmes, à l’image de Mowgli qui reste tiraillé jusqu’à la fin entre sa condition humaine et son attachement aux peuples de la « jungle ». Le garçon est également partagé dans son rapport à l’ordre et à l’autorité, parfois tenté de rejoindre les singes et leur anarchie. Vif, tenace, intelligent et sûr de lui, Mowgli se montre souvent dominateur, voire violent et vengeur contre ceux qui l’ont menacé ou trahi. Le serpent Kaa, hypnotique, est lui aussi très différent que dans sa version Disney. Quant à Baloo, le savant instructeur féru de droit, il a tant de remords d’avoir corrigé Mowgli qu’il me semble que le message transmis prend là encore la forme d’un point d’interrogation.

Les enfants ont été happés par le récit qui se lit très vite et facilement, en dépit d’une organisation du récit un peu perturbante pour eux car ne suivant pas l’ordre chronologique des péripéties. Cette lecture a donné lieu à de vifs débats sur les grandes questions posées par Rudyard Kipling. Antoine et Hugo ont, en outre, beaucoup apprécié les vers des chants qui ponctuent Le livre de la jungle. Cette lecture n’est pas adaptée pour des enfants trop jeunes : d’abord parce que le style est un peu exigeant, ensuite parce que l’histoire est terrible et parfois violente. La jungle est vraiment inquiétante et j’ai été surprise de ne pas retrouver du tout le décor féérique des films, ni le rêve d’une vie sauvage en harmonie avec des animaux majestueux.

Extraits

« Alors commença leur fuite, et la fuite du Peuple Singe au travers de la patrie des arbres est une chose que personne ne décrira jamais. Ils y ont leurs routes régulières et leurs chemins de traverse, des côtes et des descentes, tous tracés à cinquante, soixante et cents pieds au-dessus du sol, et par lesquels ils voyagent, même la nuit, s’il le faut. Deux des singes les plus forts avaient empoigné Mowgli sous les bras et volaient à travers les cimes des arbres par bonds de vingt pieds à la fois. Seuls, ils auraient avancé deux fois plus vite, mais le poids de l’enfant les retardait. Tout mal à l’aise et pris de vertige qu’il se sentît, Mowgli ne pouvait s’empêcher de jouir de cette course furieuse ; mais il frissonna d’apercevoir par éclairs le sol si loin au-dessous de lui ; et les chocs et les secousses terribles, ua bout de chaque saut qui le balançait à travers le vide, lui mettaient le cœur entre les dents. Son escorte s’élançait avec lui vers le sommet d’un arbre jusqu’à ce qu’il sentît les extrêmes petites branches craquer et plier sous leur poids ; puis, avec un han guttural, ils se jetaient, décrivaient dans l’air une courbe descendante et se recevaient suspendus par les mains et par les pieds, aux branches basses de l’arbre voisin.
Parfois, il découvrait des milles et des milles de calme jungle verte, de même qu’un homme au sommet d’un mât plonge à des lieues dans l’horizon de la mer ; puis, les branches et les feuilles lui cinglaient le visage, et, tout de suite après, ses deux gardes et lui descendaient presque à toucher terre de nouveau. »

« Alors vint Kaa, tout droit, très vite, avec la hâte de tuer. La puissance de combat d’un python réside dans le choc de sa tête appuyée de toute la force et de tout le poids de son corps. Si vous pouvez imaginer une lance, ou un bélier, ou un marteau lourd d’à peu près une demi-tonne, conduit et habité par une volonté froide et calme, vous pouvez grossièrement vous figurer à quoi ressemblait Kaa dans le combat. Un python de quatre ou cinq pieds peut renverser un homme s’il le frappe en pleine poitrine ; or, Kaa, vous le savez, avait trente pieds de long. »

«  – Ô Akela ! Conduis-nous de nouveau. Ô Toi, Petit d’Homme ! Conduis-nous aussi : nous en avons assez de vivre sans lois, et nous voulons redevenir le Peuple Libre.

– Non, ronronna Bagheera, cela ne se peut pas. Et si, repus, la folie va vous reprendre ? Ce n’est pas pour rien que vous êtes appelés le Peuple Libre. Vous avez lutté pour la liberté, elle vous appartient. Mangez-la, ô loups ! »

Le Royaume de Kensuké, de Michael Morpurgo (1999 pour la version originale en anglais, traduit en français en 2000)

Lu début septembre 2017 – Folio Junior, 8,50€

Lorsque les parents de Michael perdent leur emploi, sa vie organisée autour de l’école, du foot et de la voile avec ses parents le dimanche s’en trouve bouleversée, avec des répercussions qui dépassent tout ce qu’il pouvait imaginer… Embarqué avec ses parents et son chien Stella à bord d’un grand voilier, le jeune garçon découvre le monde avec curiosité. Mais un jour, quelque part aux environs de la Mer de Corail, un terrible accident se produit et Michael et Stella font naufrage sur une petite île perdue qui va se révéler pleine de surprises… Comment survivre ? Qui d’autre habite sur l’île ? Dans quelle région se trouve-t-elle ? Existe-t-il une chance de la quitter un jour ?

Nous avons dévoré ce petit livre en trois jours. Il faut dire que Michael Morpurgo n’y va pas par quatre chemins pour tisser son intrigue et susciter notre curiosité :

« J’ai disparu la veille de l’anniversaire de mes douze ans. Le 28 juillet 1988. Aujourd’hui seulement, je peux enfin raconter toute cette histoire extraordinaire, la véritable histoire de ma disparition. Kensuké m’avait fait promettre de ne rien dire, rien du tout, jusqu’à ce que dix ans au moins se soient écoulés. C’était presque la dernière chose qu’il m’a dite. J’ai promis et j’ai dû vivre dans le mensonge. J’aurais pu laisser dormir les mensonges assoupis, mais plus de dix ans ont passé, maintenant. Je suis allé au lycée, à l’université et j’ai eu le temps de réfléchir. Je dois à ma famille et à mes amis, à tous ceux que j’ai trompés si longtemps, la vérité sur ma longue disparition, sur la façon dont j’ai survécu après avoir échappé de justesse à la mort. »

L’écriture est dense, limpide, juste, précise et souvent très touchante. On rencontre dans ce roman nos plus grandes peurs – celle de mourir, de perdre son travail et ses repères, de se retrouver seul ou en guerre – mais aussi des rêves merveilleux : quitter l’école et prendre le large pour apprendre l’histoire, la géographie et le monde sur un bateau, vivre en harmonie avec la nature et les animaux, jouer les Robinsons Crusoé sur une île déserte, faire des rencontres extraordinaires… Michael Morpurgo parvient aussi remarquablement à faire entrer en résonance la petite histoire et la grande, avec de vrais moments d’émotions et des personnes très humains. Le rythme du récit est assez lent, prenant le temps de décrire précisément les lieux, les parfums, les sons et les atmosphères; je me suis dit que nos garçons étaient peut-être un peu petits pour entrer dans ce type de roman – même s’il est illustré par de magnifiques aquarelles. Mais loin de s’impatienter, ils se sont complètement laissés captiver par cette histoire (Antoine n’a plus supporté le suspense et a finalement terminé le livre tout seul !). Ils ont énormément apprécié les animaux qui jouent un rôle important dans l’histoire et beaucoup ri des frasques de Stella.

Une part de dépaysement et d’aventures parfaite pour notre semaine de rentrée scolaire… À lire donc absolument, avec un globe terrestre à portée de main pour suivre les péripéties de Michael et de ses proches !

Extrait

« Stella Artois fit ses adieux elle aussi, en aboyant. Aboiements qu’elle adressa ensuite à tous les bateaux tandis que nous passions dans le chenal du Solent. Mais quand notre voilier dépassa l’île de Wight elle devint étrangement silencieuse. Peut-être avait-elle senti, comme nous, qu’à présent nous ne reviendrions plus en arrière. Ce n’était pas un rêve. Nous étions partis faire le tour du monde. C’était réel. Réellement réel. »

La fille qui avait bu la lune, de Kelly Barnhill (2016 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Lu en janvier 2018, Anne Carrière, 20€

Le Protectorat est une oligarchie embrumée, prise en étau entre un marais fertile et une forêt maléfique, placé sous le joug des Grands Anciens et des combattives Sœurs de l’Étoile. Ignorant que les secousses, les failles, les crevasses bouillonnantes, les fumées toxiques et autres émanations traîtresses qui menacent ceux qui s’aventurent hors des sentiers battus sont le fait d’un volcan, les citoyens du Protectorat s’en remettent aux croyances propagées par leurs dirigeants : chaque année, le bébé le plus jeune doit être abandonné dans la forêt, en sacrifice à la sorcière en échange de la sécurité du peuple. Et chaque année, la vieille Xan, sans rien y comprendre, met le bébé à l’abri des bêtes sauvages et des dangers de la forêt. Mais cette année, rien ne se passe comme d’habitude : une mère qui refuse d’obtempérer et devient folle de chagrin lorsqu’on lui prend sa petite fille, un jeune garçon marqué à vie par cette scène, une petite fille pleine de vie et de volonté qui développe un potentiel magique sans précédent. Xan devra la garder à l’œil et s’efforcer de canaliser cette magie. Qu’adviendra-t-il d’elles, de leurs étranges amis et des habitants du Protectorat ?

Si le récit prend la forme d’un roman de 360 pages, il s’apparente à un conte par son univers étrange, tout en clair-obscur, en éruption permanente de magie, peuplé d’êtres merveilleux et de méchants, d’origami animés, de magiciens, d’objets ensorcelés, de monstres et autres dragons. Le thème littéraire de la sorcière à laquelle il faut sacrifier un enfant chaque année est récurrent dans les contes – et même dans la mythologie, puisque dans l’Iliade, Agamemnon doit se résoudre à sacrifier sa fille au dieu Artémis qu’il a mis en colère. Pourtant, le roman propose une réflexion sur le pouvoir normatif des mythes qui légitiment les coutumes et les institutions les plus injustifiables, mais qui restent vulnérables aux questionnements naïfs des enfants. Si ces questions sont sérieuses et parfois sombres, la morale de l’histoire insiste sur la force de l’espoir pour renverser un pouvoir autoritaire et prédateur. On notera la prédominance des figures féminines, rare dans ce registre : volontaires, obstinées, fortes, ce sont les filles qui mènent la danse. Mes deux garçons ont également apprécié la drôlerie des petits compagnons fantastiques de Xan et de Luna.

En fort contraste avec les autres romans que nous avons lus récemment, La fille qui avait bu la lune se démarque par son rythme lent, laissant tout leur temps aux parenthèses poétiques et aux descriptions précises et visuelles. Le récit est organisé en spirale plutôt qu’en séquences, certains fils narratifs nous replongeant dans un passé fort ancien permettant d’éclairer progressivement le cadre de l’histoire. Fort est de constater que la magie opère et qu’en amorçant la lecture, on est volontiers happé par ce tourbillon hypnotique et déconcertant. Cela dit, le récit tire un peu en longueur pour finalement nous laisser un peu sur notre faim. Peut-être la répétition de certains motifs est-elle conçue comme une figure de style contribuant au caractère hypnotique du récit ; nous l’avons trouvée lassante et j’ai bien cru, à certains moments, que nous ne terminerions pas la lecture.

À quels lecteurs recommander ce roman ? Ce n’est pas évident à juger, tant l’association d’un registre de conte et d’un texte aussi long (et au style aussi exigeant) est inhabituelle. Il me semble qu’il est susceptible de plaire aux lecteurs jeunes, mais déjà aguerris. Aux lecteurs un peu plus grands, il offrira une petite parenthèse dans un monde merveilleux où la volonté triomphe de la fatalité, de l’obscurantisme et de l’oppression.

Extraits

« Oui.
Il y a une sorcière dans les bois. Depuis toujours.

Veux-tu bien cesser de t’agiter, une minute? Par mes étoiles, je n’ai jamais vu enfant aussi remuante.
Non, mon trésor, je ne l’ai jamais vue. Personne ne l’a vue, du moins depuis une éternité. Nous avons pris des mesures pour l’éviter à tout prix.
Des mesures terribles. »

« La petite avait une expression grave, sceptique et intense, si bien que Gherland eut du mal à détourner le regard. Elle avait la chevelure noire et bouclée et les yeux plus sombres encore. La peau lumineuse, tel de l’ambre poli. Au milieu du front, elle portait une marque de naissance en forme de croissant de lune, identique à celle de sa mère. La tradition populaire voulait que ces gens-là soient hors du commun. Gherland détestait le folklore en général, particulièrement lorsque les citoyens du Protectorat se mettaient en tête des idées de grandeur. »

« C’était vraiment formidable d’avoir onze ans, se disait-elle. Elle adorait la symétrie autant que l’asymétrie de ses onze ans. Onze était un nombre lisse en apparence, et pourtant impair – il se montrait au monde d’une certaine manière et se comportait tout à fait autrement. Comme la plupart des adolescents de onze ans, s’imaginait Luna. »

« Luna dirigea son attention sur le point à l’horizon où la terre rencontrait le ciel. Elle se le représenta aussi clairement que possible en pensée, comme si son esprit s’était métamorphosé en une feuille de papier sur laquelle il lui suffisait de mettre une marque, aussi précautionneusement que possible. Elle inspira à fond, attendit que son cœur ralentisse et que son âme se libère de ses tracas, de ses rides et de ses nœuds. Elle accédait à un sentiment particulier en faisant cela. À une chaleur au cœur de ses os, un crépitement au bout des doigts. Et le plus étrange, c’est qu’elle sentait la marque de naissance à son front rayonner, comme si elle se mettait subitement à briller – d’un éclat vif et clair, telle une lampe. Et après tout, peut-être était-ce le cas?
En esprit, Luna voyait la limite de l’horizon. Assise là, elle se sentait si calme qu’elle avait une conscience aiguë de tout: de sa propre respiration, de la chaleur du corps de Fyrian contre sa hanche, des ronflements naissants du dragonnet, et les images lui parvenaient avec une telle rapidité et une telle intensité qu’elle n’arrivait pas à se concentrer – elles défilaient en un voile vert et flou. »

Le mystère du gang masqué, de Ken Follett (1976 pour l’édition originale en anglais, 2017 pour la traduction française)

Lu entre 2017 et 2018, R Jeunesse, 8,90€

Je connaissais et j’appréciais Ken Follett pour ses grandes fresques historiques, mais j’ignorais qu’il avait aussi écrit pour un public plus jeune jusqu’à ce qu’Antoine reçoive ce petit roman dans le cadre du Noël organisé par la commune (quels chanceux nous sommes !). Nous nous sommes donc plongés avec curiosité dans les aventures de Mick et de Randy, chacun affecté à sa manière par le projet d’une grande entreprise de remplacer les studios de cinéma par un hôtel de luxe. Parviendra-t-on à identifier et à arrêter le mystérieux gang qui braque une banque après l’autre ? Que se passe-t-il dans les studios désaffectés ? Les garçons verront-ils leur vie transformée par le projet immobilier en cours ?

Le récit s’est révélé efficace et a su captiver Antoine et Hugo sur trois soirées de lecture consécutives. L’écriture reste néanmoins très simple et s’en tient à une intrigue presque minimaliste, avec peu de personnages, de descriptions et aucun vrai dilemme – simplement un contexte social brièvement esquissé, en contraste saisissant avec ce que Ken Follett propose dans ses romans historiques… Comme les aventures du Club des Cinq, ce roman me semble donc s’adresser surtout aux lecteurs les plus jeunes friands d’enquêtes, d’aventures et d’amitié.

Extraits

« Mick était un grand admirateur du Gang masqué : ils parvenaient chaque fois à faire tourner la police en bourrique grâce à leur audace et à leur ingéniosité. Il se demanda où ils pouvaient être en ce moment. Sans doute dans leur planque, à compter leur butin et à se féliciter de leur nouveau succès, se dit-il. »

« C’était bien gentil de former des comités et de faire signer des pétitions, mais ça ne ferait pas plus avancer leur cause que la photo des commères du quartier dans le journal. »