Les aventures de Huckleberry Finn : Mark Twain (1884 pour l’édition originale en anglais)

Lu mi-novembre 2017, Flammarion, 8,50€

L’enthousiasme de la lecture des aventures de Tom Sawyer était tel que la poursuite de l’histoire avec celles de son ami Huckleberry Finn s’imposait ! Nous avons donc retrouvé le jeune vagabond à peu près là où nous l’avions quitté, très mal à l’aise et partagé entre les efforts de la gentille veuve Douglas qui s’emploie à le civiliser, à l’instruire et à l’éduquer, et le retour de son père ivrogne et violent. En proie à ses dilemmes, Huckleberry prend la fuite, bientôt rejoint par Jim, un esclave qui refuse d’être vendu. Nous les suivons tous les deux dans leur folle épopée en radeau, sur le Mississipi, pour rejoindre les États « libres » du Nord où l’un et l’autre peuvent espérer vivre libres. Échapperont-ils à la traque des esclaves qui prennent la fuite et aux remous du Mississipi ?

Le voyage est ponctué de péripéties, de retournements et de rencontres inattendues qui rendent la lecture du roman véritablement palpitante. Plus encore que dans Tom Sawyer, Mark Twain nous fait découvrir, en toile de fond, les Etats-Unis d’avant la guerre de Sécession, leurs bourgades et leur quotidien, leur exploitations et les rivalités entre grands propriétaires, l’hypocrisie morale et la condition des esclaves. Le roman montre très subtilement, travers les yeux naïfs de Huck, comment le jeune garçon prend conscience de l’humanité de Jim et questionne sa conception du bien et du mal. En dépit de ce contexte historique très présent dans le roman, le suspense, les états d’âme enfantins et le parcours initiatique continuent de nous parler comme si le texte avait été écrit hier. Mes garçons ont été enchantés de retrouver l’imagination délirante de Tom Sawyer qui surgit dans l’histoire pour un final décoiffant. Et Mark Twain trouve un équilibre subtil entre la restitution de conditions sociales révoltantes et la part de rêve qui rend ce roman adapté à de jeunes lecteurs – puisque ce sont toujours les enfants et leurs intuitions morales généreuses qui triomphent des adultes et de leurs conventions inhumaines.

Extraits

« Le lendemain, Miss Watson me gronda pour la saleté de mes vêtements. La veuve, elle, se contenta de les nettoyer d’un air si triste que je me promis de faire tout mon possible pour bien me conduire durant quelque temps. Puis sa sœur m’emmena dans son bureau pour prier. Elle me raconta qu’on pouvait, par la prière, obtenir tout ce qu’on voulait ; mais ce n’est pas vrai : j’ai essayé ! Une fois par exemple, j’avais une ligne de pêche, mais pas d’hameçon. À trois ou quatre reprises, j’ai essayé de prier pour avoir des hameçons mais ça n’a pas marché. À la fin, j’ai proposé à Miss Watson de les demander pour moi. Elle m’a traité de sot, sans me donner d’explications. Mais à mon retour, j’ai demandé à la veuve ce qu’elle en pensait ; elle m’a répondu qu’on ne pouvait obtenir par la prière que des « biens spirituels ». »

« Je racontai à Jim ce qui s’était passé sur le Walter Scott. Je m’efforçai de lui montrer ce que de semblables aventures avaient d’excitant, mais il me répondit que lui ne voulait plus d’aventures. À chacun son point de vue ! »

« C’est alors que je vis deux hommes armés à bord d’un canot qui me demandèrent :
– Ce radeau, là-bas, est-il à toi ?
– Oui.
– Y a-t-il des hommes à bord ?
– Un seul.
– Nous recherchons cinq esclaves qui viennent de s’évader. L’homme dont tu parles est-il noir ou blanc ?
Je ne pus répondre tout de suite. Je voulais dire la vérité, mais les mots ne sortaient pas.
– Un blanc, répondis-je enfin faiblement.
– Bon, nous allons voir ça.
– Oh ! oui, car c’est Papa qui est là. Il est malade, et vous pourriez m’aider à ramener le radeau à la rive.
– C’est ennuyeux, nous sommes très pressés, enfin allons-y.
– Vous êtes très gentils. Je ne peux pas remorquer le radeau tout seul et tous les gens à qui j’ai demandé de m’aider ont refusé.
– C’est révoltant, mais bizarre aussi. Dis-moi, mon garçon, qu’est-ce qu’il a, ton père ?
– Il a la… euh !… oh !… pas grand chose.
Les deux hommes s’arrêtèrent net. Nous étions tout près du radeau.
– Ne mens pas, veux-tu. Quelle maladie a ton père ?
– Il a la… Vous m’aiderez quand même, n’est-ce pas ? Je vous jetterai l’amarre et vous n’aurez pas besoin d’approcher.
– En arrière, John, dit aussitôt l’un des hommes. »

Les aventures de Tom Sawyer (1876 pour la première édition en Angleterre)

Lu début novembre 2017 – Folio Junior, 5,90€

L’une des citations distillées par Cornelia Funke en épigraphe de chacun des chapitres de Cœur d’encre m’a donné envie de redécouvrir avec les garçons Les aventures de Tom Sawyer de Mark Twain que j’avais déjà lues enfant. Il s’agit bien sûr d’un classique, mais je trouve intéressant de partager mon expérience après avoir revisité cette lecture avec Antoine et Hugo.

Le roman relate les aventures (et mésaventures) de Tom, jeune garçon orphelin élevé par une tante très pieuse dans une ville imaginaire du Missouri. Tom est vif, facétieux, joueur, doué d’un sens inouï de la mise en scène et épris de liberté. Il déborde d’imagination et de créativité lorsqu’il s’agit de se couvrir de gloire en public ou d’échapper à l’ennui de l’école, de l’église ou des tâches domestiques. Ses jeux le conduisent à la pêche dans le Mississipi, mais aussi dans des lieux parfois inattendus comme le cimetière, où il se livre à des expériences superstitieuses sur le coup de minuit… Ou encore sur l’île Jackson où il amorce avec ses copains une prometteuse carrière de pirate. Ou même dans la maison « hantée » qui pourrait bien renfermer un trésor. Mais à force de jouer les brigands et les chasseurs de trésor, Tom et ses amis pourraient bien avoir à faire à de vrais bandits !

Mark Twain fait vraiment preuve de génie pour restituer les sentiments et délires enfantins qui animent notre héros dont les élucubrations, les dilemmes et les états d’âme sont très divertissants. Beaucoup de situations et de réactions de Tom sont délicieusement régressifs et d’une authenticité entièrement préservée malgré les presque 150 ans de l’œuvre : son émerveillement perpétuel, son goût du jeu, son habitude peu crédible de jouer la comédie pour pouvoir rester à la maison le lundi matin, mais aussi son agacement à l’égard de son petit frère exemplaire et son rêve de vivre de pêche et d’amitié sur une île déserte avec les copains… Les dialogues, emprunts de malice et de croyances enfantines, sont particulièrement réjouissants et l’épisode de la vengeance fracassante de Tom sur l’instituteur pourrait presque avoir été écrit par Roald Dahl.

Le roman n’en brosse pas moins un tableau peu complaisant de la vie sur les rives du Mississipi au 19ème siècle. La satire de l’Église, de l’école et de la société qui découle de cette fresque du quotidien racontée du point de vue naïf d’un enfant révèle le racisme, les dérives du patriarcat, la violence éducative, la prégnance des croyances et superstitions populaires, l’hypocrisie et la rigidité morale de la société, la forte stigmatisation des plus marginaux… En reprenant le roman vingt ans plus tard, j’ai été surprise par son niveau littéraire très exigeant, que je n’avais pas ressenti à l’époque comme un obstacle à sa lecture, ainsi que par ce double-niveau de lecture qui m’avait complètement échappé.

Une fois passées les premières péripéties de Tom qui ont remporté un franc succès auprès d’Antoine et Hugo, j’ai craint d’avoir initié cette lecture un peu trop tôt. En effet, le roman n’est pas construit autour d’une intrigue progressant de façon linéaire, mais plutôt par l’enchevêtrement de plusieurs lignes narratives développées en séquences irrégulières et interrompues par des chapitres plus descriptifs dans lesquels Mark Twain ironise, dans un langage fleuri, sur l’école du dimanche, les remèdes de charlatan de la tante de Tom ou encore la cérémonie d’examen à l’école. Chapitre 12, par exemple, il écrit, à propos de la tante Polly : « Elle était de ces gens qui s’engouent pour toutes les spécialités, pour tous les traitements ultra-modernes qui prétendent rendre ou améliorer la santé. C’était une manie qu’elle avait de longue date. Quand elle découvrait une nouveauté, elle n’avait de cesse qu’elle ne l’eût essayée, non pas sur elle – elle n’était jamais malade – mais sur la première personne qui lui tombait sous la main. Elle était abonnée à tous les journaux de médecine des familles et autres attrape-nigauds phrénologiques ; elle se gargarisait de l’ignorance pompeuse dont ils étaient boursouflés. Toutes les absurdités qu’ils contenaient sur l’aération, sur la façon de se lever, la façon de se coucher, sur ce qu’il fallait manger, ce qu’il fallait boire, sur la durée quotidienne de l’exercice qu’il fallait prendre, la disposition d’esprit qu’ils convenait d’adopter, le genre de vêtements qu’il fallait porter, tout cela était pour elle parole d’Évangile ; et elle ne remarquait jamais que les conseils donnés dans le journal du mois contredisaient régulièrement ceux que ce même journal avait donnés le mois précédent. Sa droiture et sa bonne foi faisaient d’elle une proie toute indiquée. Elle collectionnait les revues charlatanesques ; et munie de ces armes de mort, elle allait à l’aventure sur son ‘cheval pâle’, métaphoriquement parlant, avec ‘l’enfer à sa suite’. Mais elle ne se rendit jamais compte que ses voisins et victimes ne voyaient en elle ni l’ange de la guérison, ni la dispensatrice du baume de Galaad. »

Rapidement convaincue qu’Antoine et Hugo percevraient ce type de passage comme rédhibitoire et se décourageraient vite, je dois reconnaître que je me suis trompée. Passionnés par les différentes intrigues, ils se sont impatientés à deux ou trois moments, mais n’ont jamais souhaité interrompre la lecture. Et la tension narrative monte en puissance à la fin du livre, si bien que nous n’avons pas regretté du tout ce choix de lecture. Par contre, de nombreuses explications étaient nécessaires et je ne pense pas qu’ils auraient été capables de se lancer eux-mêmes si je ne le leur avais pas lu. Les aventures de Tom Sawyer ont été l’occasion pour nous d’évoquer un peu la ségrégation, la guerre de Sécession et l’interdiction de la peine de mort. Ces thèmes sérieux n’ont pas altéré leur plaisir en découvrant les frasques et les farces du protagoniste. À peine le livre refermé, qu’ils réclamaient Les Aventures de Huckelberry Finn !

Extraits

« De son orteil Tom traça une ligne dans la poussière et dit :
– Je te mets au défi de dépasser cette ligne. Si tu la passes je te flanquerai une tripotée dont tu te souviendras longtemps ; et capon qui s’en dédit !
Le nouveau venu s’empressa de franchir la ligne interdite.
– Tu as dit que tu me rosserais, il faut le faire.
– Ne me touche pas, prends garde.
– Tu as dit que tu le ferais ; eh bien ! vas-y.
– Pour deux sous je le fais.
L’autre fouilla dans sa poche, prit les deux sous et les tendit d’un air moqueur à Tom qui les jeta par terre. Aussitôt les deux gamins s’empoignèrent l’un à l’autre et roulèrent dans la poussière, cramponnés l’un à l’autre comme deux chats. »

« Tom se retourne brusquement et dit :
– Ah ! C’est toi, Ben ! Je ne t’avais pas vu.
– Oui. Nous allons nous baigner. Tu ne viens pas ? Non, tu aimes mieux travailler, je vois ça.
– Qu’est-ce que tu appelles travailler ?
– Ce n’est pas du travail, ça ?
Tom donne un coup de pinceau et, négligemment, répond :
– P’t’ê’t ben qu’oui, P’t’ê’t ben que non. Tel que c’est, ça me va.
– Tu ne vas pas me faire croire que tu aimes ça ?
Nouveaux coups de pinceau.
– Que j’aime ça ? Pourquoi pas ? On n’a pas tous les jours la chance de badigeonner une clôture. »

 
« Tom était plongé dans ses pensées, de tristes pensées à l’unisson de l’ambiance environnante. Longtemps, il resta assis, le menton dans ses mains, les coudes sur les genoux, absorbé dans une profonde méditation. La vie lui semblait un fardeau insupportable ; il se prenait à envier Jimmy Hodges, qui venait de disparaître. Oh ! s’assoupir pour toujours, ne plus penser à rien, ne plus s’inquiéter de rien ! Rêver pour l’éternité sous les arbres du cimetière tandis que le vent agiterait les feuilles et ferait onduler l’herbe sur la tombe… Ne plus avoir d’ennuis, ne plus avoir de soucis ! Si seulement il avait un carnet intact à l’école du dimanche, il eût volontiers consenti à disparaître et à en finir avec ça.
Et cette petite ! Que lui avait-il fait ? Rien. Il avait agi dans les meilleures intentions du monde, et elle l’avait traité comme un chien. Oui, comme un chien. Un jour trop tard, peut-être, elle regretterait ce qu’elle avait fait. Ah ! si seulement il pouvait mourir momentanément !
Mais les réflexions d’un gamin sont trop instables pour suivre longtemps le même chemin. Insensiblement, la pensée de Tom se reporta sur les soucis de l’existence présente. Pourquoi ne pas tout abandonner, disparaître mystérieusement ? aller, s’en aller loin, très loin, au-delà des mers, dans des pays inconnus, pour ne plus jamais revenir ? Qu’est-ce qu’elle éprouverait alors ? Oui, il avait bien pensé à s’engager dans un cirque ; mais il n’envisageait plus cette éventualité que pour la rejeter. Il ne saurait être question de colifichets, de calembredaines, de déguisements bariolés, quand on se sent né pour planer dans les régions du romantisme. Non. Il serait soldat, et après de nombreuses campagnes il reviendrait, chargés d’ans et de gloire. Mieux encore… il irait chez les Indiens, il chasserait le buffle, s’engagerait sur le sentier de la guerre et dans les grandes plaines sans pistes du Far West. Il deviendrait un grand chef, il serait tout couvert de plumes, il aurait la figure toute tatouée ; et puis un moite et lourd matin d’été il reviendrait, il ferait irruption dans l’école du dimanche en poussant un cri de guerre si terrifiant que tous ses camarades en dessécheraient de jalousie. Fi donc ! il y avait mieux encore à faire ! Être pirate ! Oui, c’est cela ! Voilà l’avenir qui s’offrait à lui dans toute sa splendeur. Sa renommée s’étendrait sur le monde entier et les bonnes gens se signeraient au seul bruit de son nom ! Quelle ivresse n’éprouverait-il pas à parcourir les mers sur son vaisseau rapide et léger, le Génie des Tempêtes, arborant au mât de misaine son lugubre drapeau ! À l’apogée de sa gloire il apparaîtrait soudain dans son village natal ; il entrerait dans le temple, le visage hâlé par les intempéries, vêtu d’un justaucorps de velours noir, de chausses noires, de bottes noires, portant une écharpe rouge, les pistolets d’arçon à la ceinture, le poignard au côté, le chapeau à plumes sur la tête, son lugubre drapeau flottant au vent. Avec quelles délices n’entendrait-il pas les gens chuchoter sur son passage : ‘C’est Tom Sawyer le Pirate, le Vengeur Noir de la Mer des Antilles !’
Sa décision était prise, il avait choisi sa carrière. »

La rivière à l’envers – Tome 1 : Tomek, de Jean-Claude Mourlevat (2000)

Lu fin octobre 2017 – Pocket Jeunesse, 5,95€

Ce livre fait partie des découvertes et des coups de cœur de l’année ! Il s’agit d’un petit récit initiatique aux allures de fable : l’histoire se situe dans une contrée et un passé indéfinis, « en un temps où l’on n’avait pas encore inventé le confort moderne ». L’épicerie que tient Tomek a beau être indispensable au village, avec ses mille tiroirs contenant absolument tout ce dont on peut avoir besoin, elle lui semble exiguë. Le jeune garçon s’ennuie et rêve d’évasion. Sur les traces d’Hannah, une inconnue de passage passée furtivement dans sa boutique, Tomek se lance dans un voyage merveilleux à la recherche de la rivière Qjar – cours d’eau légendaire qui coule « à l’envers » et dont la source, nichée au sommet de la Montagne sacrée, permettrait à celui qui en boit de se préserver de la mort… Parviendra-t-il à retrouver Hannah, partie seule à la recherche de cette source ? La rivière Qjar existe-t-elle et comment la rejoindre à travers les contrées étranges dans lesquelles s’enfonce Tomek ? Et finalement, est-ce si souhaitable de vivre éternellement ?

L’histoire vit moins de cette intrigue principale que des péripéties, des rencontres, des paysages et êtres fantastiques qui ponctuent le chemin. Dans la forêt de l’Oubli, la plaine aux fleurs hypnotiques et le village des parfumeurs, sur l’Île inexistante et sous les arbres aux écureuils-fruits, Tomek tisse des amitiés avec des personnages aux histoires toutes plus incroyables les unes que les autres. Leurs récits sont des contes enchevêtrés dans l’intrigue, par lesquels on se laisse volontiers distraire. Ce roman plein de poésie et de magies a émerveillé toute la famille. Il me semble que l’écriture adresse plutôt ce roman à des lecteurs déjà confirmés, mais il peut être lu sans problème à des enfants plus jeunes. Il se lit d’un trait et on en sort comme d’un rêve. Idéal pour une petite parenthèse d’évasion !

Extrait
« Il prit un sucre d’orge dans un bocal et le lui tendit. Elle le cacha aussitôt dans une poche de sa robe. Mais elle ne semblait pas vouloir s’en aller. Elle restait là à regarder les rayons et les rangées de petits tiroirs qui occupaient un pan de mur tout entier.
– Qu’avez-vous dans tous ces petits tiroirs ?
– J’ai… tout, répondit Tomek. Enfin tout le nécessaire…
– Des élastiques à chapeau ?
– Oui, bien sûr.
Tomek escalada son échelle et ouvrit un tiroir tout en haut.
– Voilà.
– Et des cartes à jouer ?
Il redescendit et ouvrit un autre tiroir.
– Voilà.
Elle hésita, puis un sourire timide se forma sur ses lèvres. Cela l’amusait visiblement.
– Et des images… de kangourou ?
Tomek dut réfléchir quelques secondes puis il se précipita sur un tiroir sur la gauche :
– Voilà.
Cette fois, les yeux sombres de la petite s’éclairèrent tout à fait. C’était si charmant de la voir heureuse que le cœur de Tomek se mit à faire des bonds dans sa poitrine.
– Et du sable du désert ? Du sable qui serait encore chaud ?
Tomek gravit encore une fois son échelle et prit dans un tiroir une petite fiole de sable orange. Il redescendit, fit couler le sable sur son cahier spécial pour que la jeune fille puisse le toucher. Elle le caressa avec le dos de la main puis promena dessus le bout de ses doigts agiles.
– Il est tout chaud…
Comme elle s’était approchée très près du comptoir, Tomek sentit sa chaleur à elle, et plus que sur le sable chaud, c’est sur son bras doré qu’il aurait voulu poser sa main. Elle le devina sans doute et reprit :
– Il est aussi chaud que mon bras…
Et de sa main libre elle prit la main de Tomek et la posa sur son bras. Les reflets de la lampe à huile jouaient sur son visage. Cela dura quelques secondes, au bout desquelles elle se dégagea en un mouvement léger, virevolta dans la boutique puis pointa enfin son doigt au hasard vers l’un des trois cents petits tiroirs :
– Et dans celui-ci, qu’avez-vous dans celui-ci ?
– Oh, ce ne sont que des dés à coudre, répondit Tomek en versant le sable dans la fiole grâce à un entonnoir.
– Et dans celui-ci ?
– Des dents de Sainte Vierge… ce sont des coquillages assez rares…
– Ah, fit la petite, déçue. Et dans celui-là ?
– Des graines de séquoia… Je peux vous en donner quelques-unes si vous voulez, je vous les offre, mais ne les semez pas n’importe où, car les séquoias peuvent devenir très grands…
Tomek avait cru lui faire plaisir en disant cela. Mais ce fut tout le contraire. Elle redevint grave et songeuse. À nouveau ce fut le silence. Tomek n’osait plus rien dire. Un chat fit mine d’entrer par la poste restée ouverte. Il s’avança avec lenteur, mais Tomek le chassa d’un geste brusque de la main. Il ne voulait pas être dérangé.
– Ainsi, vous avez tout dans votre magasin ? Vraiment tout ? dit la jeune fille en levant les yeux vers lui.
Tomek se trouva un peu embarrassé.
– Oui… enfin tout le nécessaire… répondit-il avec ce qu’il fallait de modestie.
– Alors, dit la petite voix fragile et hésitante, mais soudain pleine d’un fol espoir, sembla-t-il à Tomek, alors vous aurez peut-être… de l’eau de la rivière Qjar ? »

Le môme en conserve, de Christine Nöstlinger (1979 pour l’édition originale en allemand)

Lu en juillet 2017 – Le livre de Poche, 4,95€

Berthe Bartolotti est attachante, mais sans aucun doute une originale : loufoque et tête-en-l’air, elle arbore les tenues bariolées les plus audacieuses, prend ses repas (les combinaisons d’ingrédients les plus improbables) dans son fauteuil à bascule, fume le cigare, élève des poissons rouges dans sa baignoire, cultive un bazar excessif dans chaque pièce de sa maison et adore commander toutes sortes de choses par correspondance. Un beau jour, elle reçoit pourtant un paquet qu’elle ne se souvient pas avoir demandé. Il contient une mystérieuse boîte de conserve avec, à l’intérieur, un enfant garanti par le fabricant « joyeux, agréable et prometteur », « facile à prendre en main et à surveiller ».

Pas évident, pour un enfant aussi parfait que Frédéric, de s’accommoder des frasques de sa nouvelle maman et, surtout, de se faire apprécier des enfants du voisinage. Quelle est l’énigmatique entreprise qui l’a fabriqué et pourquoi l’a-t-elle expédié chez Mme Bartolotti ? Comment s’y prendra-t-elle pour élever cet enfant et expliquer son arrivée subite à son entourage ? Et lui, parviendra-t-il à apprendre des mauvaises manières et à s’acclimater dans son nouveau foyer ?

Ce roman décapant a contribué à faire de Christine Nöstlinger l’une des auteures de littérature jeunesse les plus lus dans les pays germanophones. Si l’ironie des premières pages nous a un peu désarçonnés, nous avons été très vite pris par l’intrigue du livre qui nous propose finalement une expérience : qu’adviendrait-il d’un enfant produit en usine, avec toutes les garanties de perfection ? La part de mystère qui entoure l’entreprise à l’origine de Frédéric est aussi troublante, voire inquiétante, pour un roman assez addictif (nous avons lu les 210 pages en trois jours !). Mais ce que nos garçons ont le plus apprécié à la lecture de ce livre, c’est la succession de situations comiques, créées notamment par les excentricités de Mme Bartolotti, ses disputes affectueuses avec son ami le pharmacien et surtout par son ingénuité qui permet de porter un regard frais sur les « bonnes manières » inculquées à Frédéric. Antoine et Hugo ont littéralement ri aux éclats ! Les petits apprécieront aussi le style léger, très abordable, et les illustrations qui parsèment le texte et viennent renforcer sa dimension comique. Les lecteurs un peu plus grands apprécieront aussi, de la part d’une auteure qui a grandi dans l’Autriche national-socialiste, une réflexion distanciée sur l’éducation et les qualités des « bons » parents, le mythe de l’enfant-modèle tourné en dérision et la morale de l’histoire, résolument anticonformiste et anti-autoritaire. Au final, il s’agit d’un livre qui fait plaisir à tout le monde !

Extrait 

« Sur l’écran, le Guignol à tête de bois, bien moins inconscient du danger qu’il n’en avait l’air, assommait le crocodile en plastique. Les enfants dans le studio de télévision se mirent à hurler comme une horde de singes.
Frédéric lâcha le bout de son nez et se leva en murmurant :
« Pauvre, pauvre crocodile ! »
Puis il se dirigea vers le téléviseur et l’éteignit. L’image disparut avant que le crocodile n’ait rendu l’âme.
« Tu n’aimes pas les marionnettes ? demanda M. Alexandre qui se souvint avoir détesté ce genre de spectacle durant son enfance.
– Il faut être bon pour les animaux, répondit Frédéric.
– Mais enfin, c’était un crocodile ! protesta Mme Bartolotti. Les crocodiles sont des animaux féroces qui mangent les hommes tous crus.
– Ce crocodile, expliqua Frédéric, avait seulement envie de dormir. Le type au bonnet noir l’a réveillé en hurlant comme un grossier personnage.
– Non, non ! Le crocodile voulait attaquer Guignol dans le dos ! s’écria Mme Bartolotti qui, petite fille, avait adoré les spectacles de marionnette.
– Je ne crois pas que les animaux sachent qu’il est déloyal d’attaquer dans le dos, fit remarquer Frédéric.
– Oui, mais… mais… bredouilla Mme Bartolotti.
– S’il traversait un parc naturel où des animaux sauvages vivent en liberté, l’homme au bonnet noir n’avait pas à descendre de voiture ! expliqua Frédéric. C’eût été plus sûr pour lui et pour ce pauvre crocodile ! »

Mamie gangster, de David Walliams

Lu fin octobre 2017 – Albin Michel Jeunesse, 12,50€

Le titre du roman, presque un oxymore, et sa couverture qui n’est pas sans rappeler les illustrations de Quentin Blake des romans de Roald Dahl, attirent forcément la curiosité. Et on n’est pas déçu après avoir parcouru d’un trait cette histoire décoiffante, pleine de surprises, de rebondissements et d’humour.

Ben passe tous ses vendredis soir chez sa grand-mère – une vieille dame passionnée de scrabble, qui se couche comme les poules, ne mange que du chou et ne sent pas très bon. Abandonné chez elle par des parents un peu idiots qui ne vivent que pour leur émission de danse préférée, il s’apitoie sur lui-même jusqu’au jour où il découvre une éblouissante collection de bijoux dans la boîte à biscuits. Se serait-il complètement trompé à propos de grand-mère ?

L’histoire se lit très facilement et est agrémentée d’illustrations, si bien qu’elle est accessible à de (très) jeunes lecteurs. Il n’en reste pas moins que l’humour grinçant créé par les personnages tous plus farfelus les uns que les autres, les situations loufoques, les répliques délirantes et le ton acerbe du narrateur sera apprécié par les petits comme par les grands. Antoine et Hugo ont ri aux larmes ! Et mine de rien, en filigrane, le livre aborde de manière vraiment touchante des thèmes plus sérieux comme la tendresse intergénérationnelle, la recherche de son identité, la maladie et la mort. À l’arrivée, si aucun des protagonistes n’est vraiment un héro, on s’attache beaucoup à chacun d’entre eux.

Extrait

« C’est alors qu’il vit une ombre se déplacer dans le pavillon. Puis le visage de la vieille dame apparut à la fenêtre, et Ben se baisse vivement pour ne pas être aperçu. Du même coup, il fit bouger les feuillage. Chhht! se dit-il à lui-même. Sa grand-mère l’avait-elle repéré ?

Peu après, la porte d’entrée s’ouvrit lentement pour révéler une silhouette entièrement vêtue de noir. Pull-over noir, collant noir, gants noirs, chaussettes noires, probablement aussi culotte et soutien-gorge noirs. Une cagoule noire dissimulait le visage, mais Ben devina que c’était bien sa mamie qui se tenait sur le perron. Elle semblait tout droit sortie des livres qu’elle aimait tant lire. Enfourchant son scooter électrique pour personnes âgées, elle fit rugir le moteur.

Mais où allait-elle donc ? Et, plus important, pourquoi était-elle déguisée en ninja ? « 

Cœur d’encre, de Cornelia Funke (2003 pour l’édition originale en allemand, Gallimard jeunesse, 2009 pour la traduction française)

Lu en septembre 2017 – Folio Junior, 10,50€

Meggie, douze ans, et son père Mo sont vraiment des amoureux des livres. Ces derniers s’amoncellent partout dans leur maison, rythment leur quotidien et surtout, leur servent de repère en cas d’imprévu et de danger. Or, ces guides vont être d’une nécessité absolue. En effet, l’arrivée impromptue d’un visiteur mystérieux les précipite dans une série de péripéties qui dépassent la fiction. Quels sont les inquiétants personnages qui semblent être à la recherche de Mo et d’où viennent-ils ? Dans quelles circonstances la mère de Meggie a-t-elle disparu, il y a neuf ans ? Pourquoi Mo ne lit-il jamais de livres à voix haute et que lui cache-t-il ? Lire serait-il devenu dangereux ?

En se glissant dans ce roman, on ne peut qu’être impressionné par l’art de Cornelia Funke : l’intrigue est immédiatement captivante et son idée de base, qui n’est pas dévoilée dans ce commentaire pour préserver le plaisir des futurs lecteurs du roman, est assez géniale. Et avant tout, les citations littéraires placées en épigraphe de chaque chapitre sont une trouvaille fantastique : elles annoncent et éclairent ce qui va suivre, nous donnent le plaisir d’évoquer un bon nombre de nos lectures culte, des contes d’Andersen au Docteur Jekyll et M. Hyde d’Oscar Wilde, en passant bien sûr par Astrid Lindgren, Ottfried Preussler, Roald Dahl, Michael Ende, Erich Kästner et Rudyard Kipling. Elles nous offrent aussi un réservoir d’idées pour le futur – nous avons d’ailleurs commencé à lire Les aventures de Tom Sawyer sur la suggestion de Cornelia Funke peu après avoir terminé Cœur d’encre.

Malgré toutes ces qualités, il m’a semblé que le roman ne tenait pas toutes ses promesses et il nous a moins séduits que Le Prince des voleurs (de la même auteure) que nous avions lu peu de temps auparavant. Si certains personnages, en particulier la tante Elinor, prennent vie et peuvent être drôles, la plupart d’entre eux restent lisses et superficiels. C’est particulièrement le cas des protagonistes, qui manquent de relief, et surtout des méchants qui n’effraient personne et agissent de manière caricaturale, selon des motivations inexpliquées. L’intrigue est longue et trop délayée dans des descriptions du paysage, du décor et des pensées des personnages, si bien qu’on se demande comment il est possible d’écrire 650 pages à partir d’un matériau si maigre. Malgré une lecture souvent laborieuse ponctuée d’épisodes de lassement, nous avons bouclé la lecture du roman qui a bénéficié d’un regain d’intérêt de toute la famille dans la dernière ligne droite et les enfants semblent partants pour lire les deux prochains tomes – vu leur attitude pendant la lecture, je dois dire que j’étais surprise !

Extrait
« Mais Meggie avait une autre raison d’emporter ses livres. Quand elle était dans un lieu inconnu, en leur compagnie, elle se sentait chez elle. C’étaient des voix familières, des amis qui ne se disputaient jamais avec elle, des amis malins et puissants, qui avaient tout vu, tout connu, avaient voyagé loin, vécu des aventures. Quand elle était triste, ses livres lui remontaient le moral, ils chassaient l’ennui tandis que Mo découpait le cuir et le tissu, et recousait les vieilles pages qui s’étaient effritées au fil du temps sous les innombrables doigts qui les avaient feuilletées.
Certains livres l’accompagnaient toujours, d’autres restaient à la maison parce qu’ils n’étaient pas adaptés à la destination du voyage ou devaient céder la place à une nouvelle histoire encore inconnue.
Meggie effleura du doigt les couvertures arrondies. Quelles histoires allait-elle emporter cette fois ? Quelles histoires l’aideraient à surmonter la peur qui s’était introduite dans la maison la nuit dernière ? « Et si j’emportais une histoire de mensonges ? » se dit Meggie. Mo lui mentait. Il mentait tout en sachant qu’elle lisait toujours les mensonges sur son visage.
« Pinocchio », pensa Meggie. Non. Trop inquiétant. Et trop triste. Il lui fallait quelque chose de plus captivant, quelque chose qui chasse toutes les pensées, même les plus ombres. Les sorcières, oui.
Elle emporterait Sacrées Sorcières, avec les sorcières au crâne chauve, qui transforment les enfant en souris – et l’Odyssée avec le cyclope et la magicienne qui métamorphose les guerriers en cochons. Leur voyage ne pouvait quand même pas être plus dangereux que celui-là ! »

Jim Bouton et Lucas le chauffeur de locomotive, de Michael Ende (1960 pour l’édition originale en allemand)

Lu au printemps 2017 – Bayard Jeunesse, 13,90€

Les aventures de Jim Bouton sont un excellent roman pour commencer à lire des histoires plus longues tout en restant dans un univers imaginaire vraiment enfantin. L’édition parue en 2017 chez Bayard Édition est ponctuée d’illustrations jolies et drôles que les petits apprécient de pouvoir regarder pendant qu’on leur lit le texte.

Dans des conditions mystérieuses, Jim Bouton a débarqué, tout bébé, à Lummerland – une île minuscule (tout juste une montagne à deux sommets sillonnée d’un voie de chemin de fer), habitée seulement par le roi Alphonse Midi-Moins-le-Quart et ses trois sujets. Choyé par Madame Comment, il y grandit heureux… jusqu’au jour où l’île devient trop exiguë pour ce petit monde. Le chauffeur Lucas et sa sympathique locomotive Emma doivent se résoudre à l’exil et Jim décide de les accompagner. Le livre raconte les aventures et les rencontres extraordinaires qu’ils vont faire sur le chemin périlleux qui les mènera jusqu’à la Cité des Dragons. Sur la route, ils apprendront à compter sur leur courage, leur camaraderie, leur solidarité et leur inventivité…

Les garçons ont été immédiatement tenus en haleine par l’intrigue et nous avons littéralement dévoré ce roman. Ne supportant plus le suspense, Antoine nous a doublés en cours de route et a lu seul les deux tiers du roman. Le texte est à la fois bien écrit et accessible. Alternant scènes (très) drôles et moments de frissons, il nous entraîne grâce aux multiples détails savoureux et de trouvailles vraiment inventives, comme celle du géant apparent qui, contrairement à l’effet de perspective habituel, semble de plus en plus immense au fur et à mesure qu’il s’éloigne ! Les plus grands y retrouveront aussi leur compte, notamment en appréciant l’ironie mordante de certaines scènes. Ce livre, signé par l’auteur de L’histoire sans fin, est ultra-célèbre en Allemagne où tout le monde l’a lu enfant, mais reste méconnu en France : nous le recommandons chaudement pour une première initiation à la lecture d’un roman !

 

Extrait

« Dans la pièce, trois bonzes ventrus se tenaient assis sur des chaises hautes. Celui du milieu, le plus haut perché, portait un habit en or. C’était le Premier Bonze Pi Pa Po. Tous trois agitaient des éventails de soie pour se donner de l’air. Devant chaque bonze, un scribe était accroupi avec son encre de Chine, ses papiers et ses pinceaux.
– Bonjour, messieurs, lança joyeusement Lucas en portant deux doigts à sa casquette. Nous aimerions beaucoup voir l’empereur.
– Vous verrez l’empereur plus tard, répondit le Premier Bonze en souriant.
– Peut-être, ajouta le deuxième.
– Ce n’est pas complètement exclu, poursuivit le troisième, et tous les trois hochèrent la tête de connivence.
Les scribes approuvèrent en ricanant et notèrent sur leurs papiers les propos tellement spirituels de leurs supérieurs.
– Permettez tout d’abord une question, dit le Premier Bonze : qui êtes-vous, tous les deux ?
– Et d’où venez-vous exactement ? demanda le deuxième ?
– Et que venez-vous faire ici ? continua le troisième.
– Je suis Lucas le chauffeur de locomotive, répondit Lucas. Et voici mon ami Jim Bouton. Nous venons de Lummerland, et nous voulons nous rendre à la Cité des Dragons pour délivrer la fille de l’empereur.
– L’intention est très louable, dit le Premier Bonez, tout sourire, mais n’importe qui peut prétendre cela.
– Pouvez-vous nous trouver des preuves, demanda le deuxième.
– Ou bien une autorisation ? ajouta le troisième.
Les scribes notèrent en ricanant, les trois bonzes hochèrent la tête de connivence.
– Écoutez-moi bien, messieurs ! dit alors Lucas en repoussant sa casquette en arrière. Vous feriez mieux de crâner un peu moins. L’empereur ne sera pas très content quand il saura quels fanfarons vous faites !
– Oh, répliqua le Premier Bonze, toujours souriant, il est vraisemblable qu’il ne le saura jamais.
– Sans notre autorisation, expliqua le deuxième avec suffisance, les honorables étrangers ne pourront pas être admis auprès de l’empereur.
– Et nous ne vous laisserons passer qu’après avoir tout vérifié très minutieusement, ajouta le troisième.
– Très bien, soupira Lucas, mais faites vite, s’il vous plaît, car nous n’avons pas encore pris notre petit déjeuner.
– Dites donc, monsieur Lucas, commença le Premier Bonze, avez-vous des papiers d’identité ?
– Non, répondit Lucas.
– Alors, dit le deuxième bonze, vous ne pouvez pas prouver que vous existez…
– Exact, poursuivit le troisième : d’un point de vue administratif, vous n’existez pas. Et vous ne pouvez donc pas aller voir l’empereur, car une personne qui n’existe pas ne peut aller nulle part. C’est logique.
Les scribes notèrent en ricanant, les bonzes hochèrent la tête de connivence. »