L’affaire Caïus, de Henry Winterfeld (1953 pour l’édition originale en allemand, traduction française de 2001)

Lu à haute voix en mai 2018 – Livre de Poche Jeunesse (Hachette), 5,90€

« Caïus est un âne ». La formule gravée par le jeune Rufus, élève de l’école Xanthos, sur une tablette de cire aurait pu rester une blague potache si une inscription identique n’avait pas été tracée le lendemain sur le temple de Minerve. Les soupçons se tournent naturellement vers Rufus, mais celui-ci clame son innocence. Ses camarades de classe mènent l’enquête à travers Rome : qui a osé commettre un tel sacrilège ? Pourquoi en vouloir à Caïus, fils d’un influent sénateur ? Rufus est-il coupable ou victime ?

Nous avons tous adoré ce roman pour plusieurs raisons : avant tout, l’intrigue très bien construite qui nous tient en haleine de la première à la dernière page du roman. Les chapitres sont découpés pour maintenir le suspense à son paroxysme : nous avons littéralement dévoré ce livre qui a inspiré à Antoine et à Hugo une bonne dose de frisson et s’est avéré complètement addictif.

Ensuite, ce roman nous plonge dans la Rome antique et permet d’apprendre plein de choses tout en restant très accessible à de jeunes lecteurs, avec ses 250 pages organisées en chapitres assez courts. Des bains de Diane au forum, en passant par le cirque, les temples, le Palais impérial, l’école et les différentes collines de Rome, le livre nous conduit à travers la ville et nous fait découvrir le quotidien des Romains du 1er siècle après Jésus-Christ. En toile de fond évoluent patriciens, sénateurs, consul, militaires et magistrats, mais aussi esclaves, précepteurs, rédacteurs des nouvelles, artisans et galériens. Il est question de conquête des Gaules, d’histoire, de mythologie, de superstitions et de politique. De petites notes de bas de page expliquent très simplement les termes techniques et historiques.

Malgré ce contexte historique très présent, les enfants se sont très facilement identifiés aux jeunes héros de l’histoire qui pourraient finalement être les écoliers de n’importe quelle classe. Ils ont, en particulier, beaucoup ri des élucubrations d’Antoine que son imagination fertile lui inspire en toute situation…

Enfin, les raisonnements et les hypothèses développés par la fine équipe à partir des indices rencontrés permettent de façon très ludique de s’associer à l’enquête – Antoine et Hugo s’en sont donné à cœur joie… L’affaire Caïus nous semble donc offrir donc une excellente première initiation au genre policier !

 

Extraits

« Ils commençaient à trouver bizarre l’absence de leur maître, et les propos d’Antoine n’étaient pas faits pour les rassurer.
– Et pour quelle raison crois-tu que Lukos aurait pu le tuer ? lui demanda sèchement Mucius.
– Oh ! Pour une raison bien simple, répondit Antoine. C’est parce que le bruit de l’école dérange Lukos pendant ses consultations.
– Le mobile du crime me semble insuffisant ! objecta Jules en prenant la voix de son père, un juge réputé.
Antoine haussa les épaules.
– Eh bien, il ne l’a pas tué, dit-il. Il l’a métamorphosé en cochon, ce qui revient au même.
Malgré leur inquiétude, les élèves ne purent s’empêcher de rire. Mais Jules insista.
– Si Xantippe était transformé en cochon, dit-il, nous l’entendrions grogner à côté !
– Pas forcément, dit Antoine. Lukos a pu le métamorphoser en cochon muet.
– Ça n’existe pas !
Il se disputèrent alors pour savoir s’il y avait ou non des cochons muets. Publius allait intervenir dans la discussion lorsque ses yeux tombèrent sur le mur, derrière le pupitre de Xantippe, et il s’écria :
– Tiens ! La tablette a disparu ! ».

« Les jeunes garçons furent impressionnés par l’accent de sincérité de Rufus. Jusqu’à présent, ils avaient eu la conviction que leur ami était l’auteur de l’inscription, et l’idée que ce pût être quelqu’un d’autre ne les avait même pas effleurés.
– Jure-le ! ordonna Mucius.
– Je le jure ! dit Rufus d’une voix ferme et en levant la main droite.
Mucius se retourna alors et considéra ses compagnons d’un œil soupçonneux.
– Ne serait-ce pas l’un de vous ? demanda-t-il sur un ton menaçant.
– En tout cas, ce n’est pas moi ! répliqua Publius en prenant un air offensé.
– Moi, reprit Rufus, j’ai si souvent répété à Caïus qu’il était un âne, que je n’éprouve pas le besoin de l’écrire encore sur les murs. »

« Un homme riche doit commettre ses crimes lui-même, s’il veut dormir tranquille. »

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Le dragon de mon père, de Ruth Stiles Gannett (1948 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mai 2016 et relu en mai 2018 – Nathan, 1991, disponible seulement d’occasion (des versions PDF existent aussi en ligne!)

La lecture du Cavalier du dragon de Cornelia Funke nous a donné l’idée de redécouvrir ce petit livre que nous avions lu avec beaucoup de plaisir il y a deux ans, sur les conseils de notre amie Amanda que nous remercions au passage ! Ce roman décalé et très divertissant nous plonge dans les aventures d’Elmer, petit garçon téméraire parti à la rescousse d’un bébé dragon retenu captif sur l’île Sauvage. Parviendra-t-il à survivre aux terribles danger que lui réserve l’île et à réaliser son rêve de voler à dos de dragon ?

Antoine et Hugo ont autant adoré ce roman à 7 et 8 ans qu’ils l’avaient apprécié à 5 et 6… L’histoire est racontée de façon simple et percutante, sans détour et de façon souvent très drôle. Les dialogues sont particulièrement réussis et évoquent un peu, dans le contexte français, les contes du chat perché de Marcel Aymé. L’humour vient de l’absurdité des situations – départ seul du petit garçon pour un long et périlleux périple, animaux anthropomorphes aux personnalités fortes, objets insolites qu’Elmer tire de son sac de voyage pour déployer les stratégies de diversion les plus absurdes afin d’échapper aux fauves… En même temps, la narration du point de vue du fils du héros (en désignant ce dernier comme « mon père » tout au long du récit), crée un décalage par rapport à cet univers absurde en donnant l’impression d’une histoire vraie arrivée à un proche – et nous rassure, comme l’a justement souligné Antoine, sur le sort de ce protagoniste puisqu’on peut en déduire qu’il deviendra adulte et père !

Ce court roman richement illustré ravira sans aucun doute tous les jeunes lecteurs (ou auditeurs) aimant l’aventure et l’humour. L’intrigue est très efficace et nous conduit sans aucun détour de la rencontre entre Elmer et un mystérieux chat de gouttière à un final délirant et hilarant. Très lu aux Etats-Unis, il reste méconnu en France et c’est bien dommage car il offre un très bon support pour se lancer dans la lecture d’un premier roman !

Extraits

« – Quand je serai grand, je veux avoir un avion. Ce serait pas merveilleux de pouvoir aller partout où on en a envie en volant ?
– Tu aimerais vraiment voler, vraiment ? demanda le chat.
– Si j’aimerais? Je ferais tout, rien que pour ça.
– Mouaif, dit le chat, si tu en as tellement envie, je crois que je sais comment tu pourrais voler même si tu n’es encore qu’un petit garçon.
– Tu veux dire que tu sais où je pourrais trouver un avion ?
– Mouaif, pas exactement un avion. Quelque chose d’encore mieux. »

« En s’éveillant le lendemain matin, mon père avait très faim. Alors qu’il cherchait s’il ne lui restait rien à manger, quelque chose lui tomba sur la tête. C’était une mandarine. Il avait dormi juste sous un arbre couvert de belles, grosses mandarines. Il se souvint alors qu’il se trouvait sur l’île de Mandarine et que des mandariniers sauvages y poussaient un peu partout. Mon père en cueillit autant qu’il pouvait en emporter, c’est-à-dire trente et une, puis se mit en chemin pour trouver l’île Sauvage. »

« Il marcha toute la nuit, et deux événements inquiétant se produisirent. D’abord, il eut besoin d’éternuer, et il éternua, et quelqu’un à côté de lui dit :
– C’est toi, Singe ?
Mon père répondit :
– Oui.
Alors la voix dit :
– Singe, tu portes quelque chose sur ton dos ?
Et mon père répondit :
– Oui.
Parce que c’était vrai. il avait son sac à dos sur le dos.
– Qu’as-tu donc sur le dos, Singe ? demanda la voix.
Mon père ne savait que répondre parce que, qu’est-ce-qu’un singe pourrait bien porter sur son dos, et puis comment s’y prendrait-il pour le faire savoir à des gens, au cas où il porterait véritablement quelque chose ?
– Savais-tu qu’aucun explorateur n’a jamais quitté cette île vivant? dit le troisième tigre.
Mon père pensa au chat et se dit que ce n’était pas vrai. Mais bien sûr il avait trop de bon sens pour l’exprimer. On ne contredit pas un tigre qui a faim. »

Le cavalier du dragon, de Cornelia Funke (1997 pour l’édition originale en allemand, 2005 pour la traduction française)

Lu en avril/mai 2018 – édition Hachette, disponible uniquement d’occasion

Loin des créatures menaçantes qui peuplent l’imaginaire des humains, les dragons de ce roman sont des êtres majestueux et inoffensifs qui se nourrissent exclusivement de lumière de lune. Alors qu’ils n’aspirent qu’à vivre paisiblement à l’écart des hommes, ils apprennent un jour que ces derniers s’apprêtent à inonder leur vallée. Où se replier ? La seule issue pourrait être la lisière du ciel, lieu légendaire dont se souviennent les ancêtres mais auquel personne n’ose croire. Personne ? Long, un jeune dragon, accompagné de son amie kobolde Fleur-de-Souffre entreprend un voyage long et hasardeux pour trouver ce havre de paix. Le périple sera rythmé par les rencontres – avec toutes sortes de créatures magiques, mais aussi avec Ben, un jeune garçon qui deviendra le cavalier du dragon. Long et ses amis devront faire preuve d’astuce, de courage et de solidarité pour faire face aux dangers et échapper au féroce Ortimore, le dragon doré, sans se faire remarquer par les humains…

Ce roman sympathique et original a particulièrement plu à nos garçons qui ont été captivés par les péripéties des héros. Il s’inscrit dans un registre merveilleux assez classique avec un univers manichéen peuplé de créatures fantastiques dans lequel nous suivons une quête initiatique rythmée par les aventures. Le Cavalier du Dragon se distingue pourtant à plusieurs égards : les être fabuleux empruntent au folklore germanique (les kobolds) et nordique (les nains de roche), aux légendes autour de l’alchimie (les homoncules), mais aussi aux contes des mille et une nuits (les djinns) et à la mythologie grecque (le basilic et le cheval Pégase). Ces inspirations composent un univers insolite, dépaysant et souvent drôle.

Elles sont, curieusement, ancrées dans le monde réel, avec des repères géographiques et sociaux assez précis pour pouvoir suivre Long et ses amis de l’Écosse à l’Himalaya. Nous avons lu le roman avec le globe terrestre à portée de main pour suivre le voyage que nous avons beaucoup apprécié. Des Alpes Suisses aux monastères bouddhistes d’Inde en passant par les chantiers de fouille archéologiques égyptiens, cette découverte du monde à dos de dragon s’est révélée tout à fait réjouissante.

La perspective est originale puisqu’il s’agit de venir en aide aux dragons et puisqu’il n’y a pas de héro à proprement parler, mais plutôt des amis qui parviennent à conjuguer leurs forces, les plus petits prêtant souvent main forte aux plus grands.

Antoine et Hugo ont donc énormément aimé ce roman et ont ri de bon cœur des répliques de Fleur-de-Soufre et de sa passion pour les champignons. De mon côté, j’ai regretté, comme cela avait déjà été le cas dans Cœur d’encre, des méchants très caricaturaux et peut-être quelques longueurs. Ce livre offre aux jeunes amateurs du genre fantastique une parenthèse de rêve. À recommander aux bons lecteurs capables de digérer les 520 pages de ce pavé – en espérant que ce best-seller mondial soit bientôt réédité en français !

Extraits

« Allez chercher la lisière du ciel ! Retournez vous abriter au cœur de ses sommets, et vous n’aurez peut-être plus jamais besoin de fuir devant les hommes. Ils ne sont pas encore là – d’un mouvement de la tête, il désigna les sombres sommets – mais ils finiront pas arriver. Je le sens depuis longtemps. Fuyez ! Fuyez ! Ne tardez pas. »

« Le dragon déploya ses ailes étincelantes. Ben, retenant son souffle, s’accrocha aux arêtes de Long. Et le dragon s’éleva dans les airs, toujours plus haut. Le bruit de la ville disparut derrière eux. La nuit les enveloppa d’obscurité et de silence, et bientôt le monde des hommes ne fut plus qu’un lointain reflet. »

« Là, vous devrez descendre jusqu’à l’extrémité de la péninsule Arabique – il mit le doigt sur la carte -, si vous suivez la route qui longe la mer Rouge vers le Sud jusque là et vous prenez ensuite la direction de l’Est, vous tomberez à un moment donné sur le défilé de Wadi Juma’ah. Il est si escarpé et si étroit que la lumière du soleil n’atteint le fond que quatre heures par jour. Et pourtant, au fond poussent d’immenses palmiers et une rivière coule entre les falaises, même quand partout ailleurs, l’eau s’est évaporée depuis longtemps sous l’effet de la chaleur torride. C’est là qu’habite Azif, le djinn aux mille yeux. »

Monsieur Kipu, de David Walliams (2009 pour l’édition originale en anglais, 2012 pour la traduction française)

Lu en avril 2018 – Éditions Albin Michel, 12,50€

Intriguée par le succès des romans du prolifique David Walliams qu’Antoine dévore de manière compulsive, j’ai proposé aux garçons et à ma nièce de six ans qui nous avait rejoints pour quelques jours de vacances, de lire à haute voix son deuxième livre, Monsieur Kipu.

Le roman entre en matière on ne peut plus directement : « M. Kipu puait. Il empestait. Il cocottait. Il schlinguait. Et si le verbe ‘schmoutter’ figurait dans le dictionnaire, on écrirait ici qu’il schmouttait. Il était le pueur putride le plus pestilentiel qui ait jamais existé sur Terre. Une odeur pestilentielle est la pire des odeurs ; la pestilence est pire qu’un remugle ; un remugle est pire qu’un relent ; et un relent peut déjà suffire à vous faire plisser le nez. Mais si M. Kipu puait, ce n’était pas sa faute. Car voyez-vous, c’était un clochard. »

Chloé, douze ans, déborde d’imagination, mais se sent bridée par l’atmosphère oppressante de son école privée qui se double de la tyrannie exercée à la maison par une mère ultra-conservatrice et obsédée par la distinction sociale. En dépit de cette éducation, Chloé est irrésistiblement intriguée par M. Kipu, ne pouvant s’empêcher de s’imaginer les biographies les plus rocambolesques : le sans-abri ne serait-il pas un « vieux marin héroïque » qui se serait révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches, ou un ancien chanteur d’opéra qui aurait perdu sa voix, ou encore un « agent secret russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville » ?

Un beau jour, prenant son courage à deux mains, Chloé va parler à M. Kipu. Elle ne soupçonne pas à quel point cette rencontre va bouleverser sa vie. Car, comme le dit joliment M. Kipu, les statistiques sur les milliers de sans-abris cachent des destins singuliers et parfois inattendus. D’où tire-t-il ses belles manières, sa petite cuillère en argent et son mouchoir monogrammé ? L’amitié qui se tisse entre la jeune fille et M. Kipu passera-t-elle inaperçue ? Finira-t-il par prendre une douche ? Chloé pourra-t-elle trouver sa place dans sa famille – mais aussi contrer les politiques répressives à l’égard des sans-abris qui font l’objet de promesses électorales en vue des élections législatives imminentes ?

David Walliams parvient à parler aux enfants d’un sujet grave en le traitant avec humour et en multipliant les rebondissements. L’intrigue est étonnamment gaie et drôle, voire burlesque, lorsqu’elle tourne en dérision les stratégies de distinction sociale d’une bourgeoisie caricaturale et son mépris des plus vulnérables. L’ironie et la comédie, sublimées par les illustrations de Quentin Blake, ne rendent que plus touchants les dialogues entre M. Kipu et de Chloé, qui donnent au roman une bonne dose d’optimisme et le rendent adapté à de (très) jeunes lecteurs : la fraîcheur (bien que le mot ne soit peut-être pas le mieux choisi !), la sincérité et l’intégrité de nos deux protagonistes triomphent en effet toujours de l’hypocrisie, de l’intolérance et de l’aliénation qui minent nos sociétés.

Extraits :

« Cloîtrée dans sa chambre, elle imaginait toutes sortes de fables fantastiques : M. Kipu était peut-être un vieux marin héroïque qui avait gagné des dizaines de médailles du courage, mais s’était révélé incapable de s’adapter à la vie sur le plancher des vaches. Ou peut-être était-il un chanteur d’opéra mondialement célèbre qui, un soir, après avoir poussé la note la plus aiguë d’une aria à l’Opéra royale de Londres, avait perdu sa voix et n’avait plus jamais pu chanter. À moins qu’il ne soit en réalité un agent russe, habilement déguisé en clochard pour épier les habitants de la ville ».

« Voilà, je voudrais bien savoir : pourquoi vivez-vous sur un banc, et pas dans une maison comme moi ?
M. Kipu remua un peu et fit une drôle de tête.
– C’est une longue histoire, ma chère. Je te la raconterai peut-être un autre jour. »

« – J’ai ici une étude statistique selon laquelle le Royaume-Uni compterait plus de cent-mille sans-abris. Pourquoi, à votre avis, tant de gens vivent-ils dans la rue ?
Le clochard se racla légèrement la gorge.
– Et bien, pardonnez ma franchise, mais je dirais que le problème vient sans doute justement du fait que nous sommes considérés comme une statistique et non comme des êtres humains. »

L’as des détectives, d’Astrid Lindgren (1948 pour la version originale en suédois, 1972 pour la traduction française)

Lu en avril 2018 – éditions Rageot, 1972, disponible seulement d’occasion (une édition plus récente a été publiée en 1981 par Folio Junior)

L’auteure suédoise Astrid Lindren (1907-2002) est un pilier du patrimoine mondial de littérature jeunesse : ses livres se sont écoulés à plus de 144 millions d’exemplaires et d’après l’UNESCO, elle serait au quatrième rang des auteurs jeunesse les plus traduits dans le monde, après Enid Blyton, Hans Christian Andersen et les frères Grimm… Curieusement, Fifi Brindacier mise à part, les œuvres d’Astrid Lindgren semblent moins connues et populaires en France que dans d’autres pays comme l’Allemagne ou la Russie. Quel dommage quand on voit leur succès auprès des jeunes lecteurs (ou auditeurs) dans notre entourage ! Astrid Lindgren fait sans aucun doute partie de nos auteurs cultes et nous avons lu (et relu) Fifi Brindacier, mais aussi Karlsson sur le toit, Ronya, fille de brigand, Mio mon mio, Les farces d’Emile auxquels il faudra évidemment un jour consacrer un article sur ce blog !

Vous l’aurez compris, Astrid Lindgren est une valeur sûre et nous nous sommes donc procuré d’occasion L’As des détectives que nous n’avions pas encore lu. Ce petit roman de 150 pages nous plonge dans l’atmosphère estivale et paisible d’une petite ville suédoise où trois enfants jouent du matin au soir : Kalle Blomkvist, apprenti détective, Anders, chef du gang de la Rose blanche, et leur intrépide amie Eva-Lotte, fille du boulanger. Kalle désespère de jamais pouvoir mettre en pratique ses savoir-faire d’enquêteur dans cette ville où il ne se passe jamais rien… jusqu’au jour où, avec l’arrivée d’un mystérieux oncle chez Eva-Lotte, le garçon doit faire face à une affaire passionnante qui exigera les meilleurs réflexes !

Nous avons lu ce petit roman d’un trait et avec délectation pour plusieurs raisons. D’abord, les scènes de jeu des enfants, qui n’ont pas pris une ride, sont à la fois crédibles, prenantes et hilarantes. On s’y croirait et on se prend presque à regretter de n’avoir pas l’âge de monter un cirque ou de mener la guerre des deux roses contre la Rose rouge ! Ensuite, les dialogues sont très réussis et, eux aussi, souvent très drôles, démontrant le talent d’Astrid Lindgren pour restituer l’humour, l’insouciance et parfois la drôlerie propension à la vanterie des enfants. L’intrigue est en outre pleine de suspense et ce roman se lit d’un trait, avec des séquences vraiment palpitantes. On adore voir Kalle mettre en pratique les ficelles du métier inculquées par ses modèles, Sherlock Holmes, Hercule Poirot et Sir Peter Wimsey : collecte et analyse d’indices, empreintes digitales et de pneus, consignation systématique de tous les détails dans un carnet, filature. « Simple travail de routine ! ». Et toutes les scènes de jeu qui auraient pu sembler être des digressions prennent tout leur sens lors d’un final absolument décoiffant ! On comprend donc très bien comment Kalle Blomkvist est devenu l’un des personnages les plus célèbres d’Astrid Lindgren – c’est d’ailleurs en hommage au jeune détective que Stieg Larsson a nommé l’un des héros de Millenium Blomkvist. Il y a fort à parier que ce roman ravira tous les jeunes lecteurs comme il a captivé Antoine et Hugo!

Extraits

« Simple travail de routine, évidemment, mais être au courant de ce qu’une personne est susceptible d’acheter dans une quincaillerie peut vous en apprendre long sur le compte de ladite personne. »

« Sixte mit sur pied, sans conviction, un traité de paix comportant des clauses extrêmement dures pour les Blancs. Par exemple : acheter un sac de bonbons pour les Rouges avec la moitié de l’argent qu’ils recevaient chaque semaine. Si un Blanc rencontrait un Rouge dans la rue, il devait s’incliner profondément par trois fois et dire : ‘Seigneur, je sais que je ne suis pas digne de marcher à tes côtés’. »

La couronne d’argent, de Robert C. O’Brien (1968 pour l’édition originale en anglais)

Lu en mars 2018 – L’école des loisirs, 1986, 6,60€

Nous avons dévoré en juin 2016 Mme Brisby et le secret de NIMH – un roman inoubliable qui commence comme une fable animalière pour devenir très vite un récit de Sciences Fiction complètement hallucinant.

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Derrière le pseudonyme de son auteur, Robert C. O’Brien, se cache Robert Conly, journaliste américain, qui fut pendant plus de vingt ans le directeur adjoint du magazine National Geographic et qui ne devint écrivain que sur le tard. Curieuse de savoir si ses autres livres sont aussi remarquables, j’ai proposé aux enfants de lire La couronne d’argent. Ils se sont d’abord montrés réticents en découvrant le titre et la quatrième de couverture (représentant une petite fille portant une couronne scintillante) qui leur ont évoqué quelque chose dans le registre du film de la Reine des neiges de Disney. Ils ont malgré tout accepté de lui donner une chance avec la lecture du premier chapitre. Il a été clair tout de suite que ce roman n’avait rien à voir avec ce qu’ils s’imaginaient…

Le matin de son dixième anniversaire, Ellen trouve une mystérieuse couronne sur son oreiller. Elle ne soupçonne pas les pouvoirs magiques de l’objet, mais se trouve bientôt entraînée dans une série de mésaventures spectaculaires : sa maison et toute sa famille disparaissent dans un incendie, le policier qui voulait lui venir en aide est assassiné et les personnages les plus sinistres tentent de l’approcher. Ellen décide donc de se mettre en route pour rejoindre la seule personne de confiance qui lui vienne à l’esprit, sa tante Sarah qui vit dans le Kentucky, à plusieurs centaines de kilomètres. Son expédition la conduit dans des contrées ténébreuses, mystiques et dangereuses : parviendra-t-elle à rejoindre tante Sarah ? Est-elle suivie et pourquoi est-on si désireux de se procurer sa couronne d’argent ?

Ce roman jeunesse singulier se démarque nettement de tout ce que nous avons pu lire – on pourrait peut-être, à certains égards, faire des parallèles avec Krabat. Il ne s’agit pas simplement d’un récit d’aventures captivantes, servi par une intrigue très bien rythmée par de multiples rebondissements et par un découpage savant des chapitres contribuant à nous tenir en haleine. Le roman nous plonge dans un univers mystique et onirique (on se demande souvent si Ellen ne va pas finir par se réveiller), mais ancré dans le monde réel puisqu’il est question de faim, de souffrances, de pouvoir, de crimes, de lavage de cerveau et des dérives de la science. Cet univers cauchemardesque, avec heureusement des parenthèses d’optimisme et d’humour (grâce à Richard la corneille qui a beaucoup amusé les garçons), continue de nous hanter après avoir refermé le livre. Il s’agit enfin d’un roman initiatique confrontant la protagoniste à ses peurs et à de grands dilemmes moraux. Ellen est une vraie héroïne : pleine de ressources et de sang-froid, perspicace, combattive et loyale, elle apprend à transgresser ses peurs pour contrer les vils complots d’une redoutable société secrète.

Il est important de souligner que certaines scènes du livre sont terrifiantes – à un point surprenant pour un roman jeunesse. La famille de l’héroïne meurt brûlée, plusieurs des personnes qu’elle rencontre ont une histoire tragique et aucun des personnages du roman n’est franchement rassurant… Les adeptes de frissons apprécieront et se réconforteront grâce au happy end, à la chaleur des feux de camp en forêt et au charme de la cabane du sculpteur de la montagne – que les autres s’abstiennent !

Il s’agit donc d’une valeur sûre, assez connue dans le monde anglophone mais moins diffusée en France. Il n’est pas impossible que ce roman ait inspiré Trenton Lee Stewart pour l’écriture du Mystérieux cercle Benedict qui met aussi en scène des enfants à la volonté inébranlable face aux complots abusant de technologies similaires.

Seuls regrets : la couverture n’est pas à la hauteur du roman, la fin de l’histoire est un peu rapide… et Robert O’Brien, décédé à l’âge de 55 ans, n’a malheureusement pas écrit d’autres romans jeunesse que La couronne d’argent et Mme Brisby.

 

Extraits :

« Et magique n’est pas exactement le mot juste, à moins que par magique tu veuilles simplement dire quelque chose que tu ne comprends pas. Et si c’est tout ce que tu veux dire, alors presque tout est magique. »

« C’était sans doute un étranger, et une vision bien effrayante. Il était grand et maigre, et tout habillé de noir : chapeau noir, manteau noir de forme bizarre qui ressemblait à une cape, pantalon noir et bottes noires – mais il y avait une seule rayure de couleur le long de chaque botte, une ligne d’un vert brillant qu’Ellen avait déjà vu. Son visage était sinistre, effrayant, hâve, le visage d’un croque-mort, d’un chasseur implacable. Il marchait vite, l’air décidé, et à chaque pas ses yeux noirs et perçants regardaient avec insistance à gauche, à droite, devant, en haut, en bas. Il ne marchait pas pour le plaisir ni vers une destination précise. Il cherchait. »

« Quand on voit un bouton marqué ‘Appuyez’, le premier mouvement est d’appuyer. Du moins ce fut celui d’Ellen, et elle tendit la main. Mais elle la retira. Elle s’assit plutôt dans le fauteuil. Cela lui rappelait Alice au pays des merveilles qui trouvait toujours des choses marquées : ‘Mangez-moi’, et quand elle les mangeait, elle avait des ennuis. Comment savoir ce qui se passerait si elle appuyait sur le bouton ? Après ce qu’elle avait vu en ces lieux, elle ne serait pas surprise si le plancher explosait sous ses pieds ou si le plafond lui tombait sur la tête. »

Krabat ou Le maître des corbeaux d’Ottfried Preussler (1971 pour l’édition originale en allemand)

Lu en mars 2018 – Hachette, 1994, disponible seulement d’occasion

Voici encore un classique très populaire outre-Rhin et dans le monde (les livres d’Ottfried Preussler ont été traduits en près de 60 langues et diffusés à 50 millions d’exemplaires !), mais trop peu connu et lu en France. Une édition plus récente que celle que nous avons pu trouver a été proposée en 2010 par Bayard Jeunesse, avec une traduction de Jean-Claude Mourlevat. Cette édition est, elle aussi, épuisée…

Aux alentours de 1700, dans la sombre province de la Lusace, aux confins du Saint Empire Romain Germanique, Krabat mène une vie de vagabond. Un rêve récurrent le conduit au lugubre moulin de Schwarzkollm où il devient apprenti-meunier. Son quotidien est désormais rythmé par les travaux pénibles et routiniers que Krabat et les onze autres compagnons doivent effectuer tout au long de l’année, sous l’autorité du Maître. Aliéné et obnubilé par cette routine, il n’en perçoit pas moins, lors d’éclairs de lucidité, tout le caractère inquiétant des activités du moulin de Schwarzkollm : qui est vraiment le Maître ? À quels savoirs occultes s’attache-t-il réellement d’initier les apprentis ? Quels dangers encourent ces derniers ? Est-il possible de quitter le moulin infernal ?

La plume alerte d’Ottfried Preussler nous plonge dans un décor féodal, marécageux et empreint de mystère. Le moulin et son maître sont effrayants et l’atmosphère vraiment oppressante, parfois terrible – un peu à la manière des contes. L’histoire m’a d’ailleurs beaucoup évoqué un conte du Maghreb, Le neveu du magicien :

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Comme souvent dans les contes, les frissons éprouvés sont à la hauteur du soulagement lors du dénouement de l’histoire : cette lecture n’a pas donné de cauchemars aux garçons !

De nombreux lecteurs font aussi des parallèles avec Harry Potter, paru plus de vingt ans plus tard. Comme Harry, Krabat est orphelin. Comme lui, initié à la magie, il grandit sous nos yeux et doit résister aux tentations de corruption, de manipulation et d’intrusion malveillante dans son esprit. Comme lui encore, il peut compter sur ses amis mais doit se méfier de certains de ses compagnons. Le roman est, d’une certaine manière, plus sombre que ceux de J.K. Rowling : Krabat est vagabond, il connaît la faim, le froid et la domination psychique et physique d’un Maître mal intentionné.

Nous avons eu beaucoup de plaisir à lire ce roman vraiment très bien écrit. L’histoire progresse assez lentement, nous donnant l’impression d’être happés par la routine implacable du moulin tout en distillant savamment des éclairs de lumière nous laissant entrevoir ce qui s’y trame réellement et entretenant la tension narrative. Antoine et Hugo ne se sont pas ennuyés une seule seconde, mais il a fallu interrompre la lecture à de multiples reprises pour éclairer le vocabulaire de la meunerie ou le contexte historique – lorsqu’il s’agit, par exemple, des efforts du prince-électeur de Saxe pour recruter des militaires pour livrer bataille contre le roi de Suède, ou même d’expliquer ce qu’est une calèche. Ce roman est parfait pour une première initiation au genre fantastique – et aux valeurs d’intégrité, de solidarité, de courage et de liberté.

Extraits

« Le vieillard s’approcha plus près encore, la mine anxieuse.
– Je voudrais te prévenir, petit. Évite le marais de Kosel et le moulin des Eaux noires. Ces endroits-là, il vaut mieux s’en méfier… »

« Comment était-il arrivé là aussi brusquement ? En tout cas, il n’était pas passé par la porte. L’homme tenait une bougie à la main. Il observa Krabat sans rien dire, puis hocha le menton et déclara :
– Je suis le Maître de ce moulin. Tu peux devenir mon apprenti, si tu veux ; il m’en faut un. Cela te tente ?
– Cela me tente, s’entendit répondre Krabat.
Sa voix lui parut étrangère, comme s’il ne s’agissait pas du tout de la sienne.
– Et que dois-je t’apprendre ? demanda le Maître. La meunerie, ou tout le reste aussi ?
– Le reste aussi, dit Krabat.
Alors le Maître lui tendit sa main gauche.
– Tope-là !
À l’instant où leurs mains se touchaient, une rumeur sourde et des grondements s’élevèrent dans la maison. Cela semblait venir des entrailles de la terre. Le plancher s’incurva, les murs se mirent à trembler, poutres et piliers à vibrer. »

« Tandis qu’ils marchaient vers les maison, il commença à neiger. La neige tombait en jolis flocons légers, comme la farine dont on les aurait saupoudrés à travers un tamis géant. »